Théorie des Jeux et Écologie Politique

des dés à jouer

De retour de Londres à Vienne, en train, c’était encore la canicule. Mes collègues m’ont accueilli dans l’incrédulité, voire la moquerie. “Franchement, 24h de train, c’est trop. Tu es sûr que ça en vaille la peine ?” Après deux secondes bouche bée, la seule parole que j’arrive à sortir est alors “mais tu as vu dehors ?”

Depuis, en scrutant les réseaux (je mets un pluriel, mais je parle de Mastodon), une question revient régulièrement dans ma bulle sociale : comment les gens peuvent-ils encore prendre l’avion ? Manger de la viande ? Faire comme si de rien n’était ?

Pour répondre à cette question, faisons un tour du côté du dilemme du prisonnier, du au mathématicien Albert W. Tucker : dans ce dilemme, deux personnes, appelons-les Alice et Bob, sont mises en garde à vue par un gendarme peu scrupuleux, dans une affaire de vol de cannettes. Plutôt que de les interroger, le gendarme leur propose, individuellement, un deal. Chaque prisonnier peut soit dénoncer l’autre prisonnier, ou se taire. Si les deux se dénoncent mutuellement, tou.te.s deux sont condamnés à 2 ans de prison. Si les deux se taisent, iels sont condamné à un an chacun.e. Si l’un ou l’une dénonce l’autre, mais que l’autre ne parle pas, le ou la “traitre” sort libre immédiatement, alors que l’autre prend 3 ans en tôle.

Au premier abord, la solution est évidente : tout le monde doit se taire. C’est la solution qui permet de minimiser le nombre total d’années passées en prison: une année chacun.e, pour deux année au total. Toutes les autres solutions aboutissent à 3 ans ou plus.

En revanche, plaçons-nous du point de vue de Bob : si Alice le trahit, il a intérêt à la trahir aussi. S’il ne le faisait pas, il écoperait de 3 ans de prison, contre 2 s’il le faisait. Mais c’est aussi le cas si Alice ne le trahit pas : en la trahissant, il passe d’un an de prison à 0 ans. Il a donc toujours intérêt à dénoncer, quel que soit son choix à elle. De même, Alice à tout intérêt à dénoncer Bob. Si nos deux protagonistes n’ont aucune raison de se faire confiance, on peut donc parier sur le fait qu’iels se dénonceront mutuellement.

Par cmglee, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=140014761

Quel rapport avec le changement climatique, me direz-vous ? Et bien, à chaque décision individuelle à prendre pour ou contre le climat, c’est un mini-dilemme du prisonnier qui se présente : pour un trajet Londres-Vienne, je peux prendre l’avion ou le train. Prendre l’avion fera peut-être augmenter la température de la Terre d’une quatité infime. Mais je gagnerais 20h de trajet. Si tout le monde devant une telle décision était éco-responsable, prendre l’avion serait le choix évident : un unique vol d’avion n’affecterait pas de manière significative le climat, et j’économiserais 20h de vol. De même si tout le monde était irresponsable : un vol de plus ou de moins ne changerait pas grand chose. En fait, quels que soient les choix des autres, “rationnellement” (égoïstement), le bon choix pour moi est de prendre l’avion.

Ce raisonnement est vrai pour tout le monde, partout, tout le temps : Qu’est-ce qu’un vol de plus ? Un trajet en voiture de plus ? Un steak de plus ? Une télé de plus ? Un pantalon de plus ? Qu’est-ce par rapport au confort que cela nous apporte ? à chaque décision similaire, nous avons le choix entre rajouter une goutte d’eau à un océan d’efforts à fournir, ou s’acheter un confort bien plus tangible. S’attendre à ce que tout le monde reste discipliné à chaque décision est illusoire.

Mais donc, comment s’en sortir ? La réponse la plus directe serait de rééquilibrer les choix. J’ai parlé de confort et de température, mais il y a souvent un troisième critère quand on prend une décision : l’argent. Si le billet d’avion était 2, 3, 4 fois plus cher que le train, le choix individuel de prendre l’avion serait moins évident.

Reste la question de comment tarifer chacun de ces choix. On pourrait, à tout hasard, mettre un prix sociétal sur chaque degré supplémentaire engendré par le réchauffement climatique, puis distribuer ce coût sur chaque “mauvaise” décision. Une sorte de taxe. Une taxe carbone?

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